Date

Partager

«Le vrai sujet de L’Ennemi, c’est la Belgique »» (Namur)

Articles connexes

Lors de la dernière soirée du Festival du cinéma belge, Stephan Streker a ébranlé les certitudes des spectateurs de son dernier film, «L’Ennemi». Une fiction partie du réel.

«Salopard». Sur le grand écran, des caméras de surveillance témoignent d’un couple qui se fait et se défait, alcoolisé, quelques minutes avant un drame qui va émouvoir la Belgique. «Salopard». En plein milieu de la séance, le juron de cette spectatrice venait du cœur et a ébranlé la salle, prenant pour cible Louis Durieux, interprété par Jérémie Renier, un homme politique qui fait naufrage dans un hôtel d’Ostende, le jour où il se réveille et trouve sa femme morte dans des circonstances violentes. Suicide ou meurtre? Lui-même ne sait pas.

L’Ennemi/ Daylight Films

C’est ainsi que, durant le temps d’un match de foot, Stephan Streker nous emporte dans la tragédie, questionnant les spectateurs plus que ses personnages et leur offrant une scène d’amour parmi les plus belles de ces dernières années. Rencontre, samedi soir, à Moustier.

(Entretien reconstitué avec nos questions, celles du public et du présentateur de la séance Jean Boreux)

Bonjour Stephan, votre nouveau film s’appelle L’Ennemi. Qui est-il?

Un des titres possibles aurait pu être L’Ennemi intime. Mais je trouve que L’ennemi était meilleur. Mais, pour moi, bien comprise, la notion d’ennemi va de soi à soi. Le seul ennemi que tu rencontreras dans ta vie, c’est toi-même. Bien sûr, il y en aura d’autres, mais le grand ennemi, c’est toi. Ton grand ami, aussi. Ça questionne l’intime. Qu’est-ce qu’on est quand on est tout seul?

En réalité, beaucoup de mes films auraient pu s’appeler L’Ennemi. Quelqu’un m’a d’ailleurs fait cette remarque, que j’ai beaucoup appréciée: Noces aurait pu s’appeler L’Ennemi et L’Ennemi, Noces.

Est-ce le premier titre qui est resté?

Non, il est venu assez tard, au contraire de Noces, qui était là tout de suite. L’Ennemi a mis du temps, mais c’est mon titre préféré.

La base de ce film, écrit et mis en fiction, est donc un fait divers. Est-ce la première chose que vous lisez dans les journaux?

Non pas du tout. Faits divers, c’est un drôle de nom. Je préfère penser que c’est une histoire que la vie nous a proposée. J’aime m’inspirer d’histoires vraies parce qu’elles permettent d’accorder l’essentiel à ce que je pense primordial: le point de vue. Chaque artiste en s’inspirant d’événements réels ferait un film différent et on les y reconnaîtrait. Ce qui m’intéressait, ici, c’était ce que je gardais de cette affaire, ce que j’inventais totalement, le choix que je faisais entre les deux et le point de vue que je portais dessus.

Pour moi, le cinéma, c’est produire une forme de vérité par le mensonge. Il est évident que dans une fiction, on ne peut tirer la moindre conclusion sur les responsabilités réelles de personnages réels. Quel être humain malhonnête je serais si je disais que ce que vous venez de voir est la vérité. Non, c’est un «spectacle», je l’assume, qui a pour but d’interroger, émouvoir. Tout est toujours faux. Jérémie n’a jamais été un homme politique. Mais il faut faire sobre et vraisemblable.

L’Ennemi/ Daylight Films

Avez-vous eu des contacts avec les personnes impliquées. Comme Bernard Wesphael? L’a-t-il vu?

Aucun à aucun moment de la production. Le plus incroyable étant que les comédiens, dans leur totalité, ne connaissaient pas cette histoire. Jérémie est bien belge francophone mais il habite Valence depuis très longtemps. Je leur ai donné cet ordre: qu’ils ne s’y intéressent pas. Parce que je voulais raconter mon histoire, avec mon point de vue.

S’il l’a vu, je ne sais pas. Par contre, Bernard Wesphael m’a téléphoné, très longtemps après le tournage du film. Et il m’a dit grosso modo ne pas avoir vu le film, qu’il avait énormément aimé Noces et qu’il avait confiance en mon regard d’artiste. L’alpha et l’oméga de ma relation avec lui: il m’a appelé un jour.

Votre point de vue est par deux fois sans point de vue, lors de ces scènes retransmises par caméra de surveillance, seules témoins de ce couple alcoolisé, qui se malmène. Juste avant le drame.

C’est le seul moment où on objective. Elles donnent une impression de réel alors que c’est tout à fait faux, comme le reste du film.

Pendant la séance, une dame a ébranlé le public par un cri: «salopard» lancé à Louis Durieux incarné par Jérémie Renier. C’est dire à quel point elle a cru assister à la scène. Mais, à la fin de la séance quand vous avez demandé au public de déclarer votre «héros» coupable ou non-coupable, une écrasante majorité ne savait pas.

La personne dont vous me parlez a tout à fait le droit d’avoir cette opinion. Mais n’en dit-elle pas plus sur elle que sur le personnage? Je crois très fort en ça. En tant que dialoguiste, c’est d’ailleurs une phrase que j’ai glissée dans la bouche de Sam Louwyck.

Je trouve que l’intime conviction, c’est un procédé très choquant s’il est utilisé pour condamner quelqu’un. Ça n’a pas de sens. C’est fonction de ce qu’on est, de son propre parcours de vie. Ce qui est intéressant dans une histoire pareille, c’est que justement je voulais traiter l’intime du personnage sans que personne ne sache ce qui s’est réellement passé.

 

 

Je sais que Jérémie était très obsédé par cette idée que le personnage ne savait pas s’il avait tué ou pas. Ce qui ne l’empêchait pas d’éprouver une forme de culpabilité. Puisque tragédie, il y a eu, de toute façon.

Avec comme question subsidiaire, celle-ci: peut-on connaître quelqu’un?

Et peut-on se connaître soi-même? C’est notre lot à tous. Je dirais même qu’en général, dans les films que je réalise ou dans la vie, les questions sont plus importantes que les réponses. Philosophiquement, la question ouvre, la réponse ferme. Il n’y a pas de question idiote, au contraire des réponses idiotes. Ça, il y en a.

L’intime de votre héros, tout en le sortant de sa bulle par ce qu’on peut entendre par la télé ou la radio: le discours médiatique, journalistique. Et qui peut-être aussi l’ennemi. On le voit d’ailleurs ces derniers jours avec ce qui arrive à Alec Baldwin et un jeu de titraille effrayant.

Ah, ça, c’est évident. Pire que n’importe quand, avec les réseaux sociaux que j’évoque juste ce qu’il faut dans le film. Plus rien ne nous appartient plus à ce moment-là, les gens s’approprient la chose, émettent des avis définitifs qui, je le répète, en disent plus sur eux que sur la réalité.

L’Ennemi/ Daylight Films

Parce que si on accède à ce procès médiatique, populaire, le procès judiciaire, lui, est peut-être ce qui aura le moins de voix et de poids, non?

Je suis d’accord. Les autres procès qui précèdent grossissent le trait en permanence et marquent durablement.

Vous ouvrez avec une reprise troublante d’Un jour tu verras de Mouloudji et refermez votre film sur deux scènes face à Maëva (Alma Jodorowsky, chanteuse et claviériste).

C’était très important. Quand on dit que seul lui connaît la vérité. C’est faux: elle aussi! J’aime cette idée qu’elle est le personnage principal.

Ma chanson d’amour préférée de tous les temps est Un jour, tu verras de Mouloudji. J’avais demandé à toutes les comédiennes qui passaient le casting d’apprendre cette chanson en leur précisant qu’elle n’était pas éliminatoire. J’ai eu des actrices qui m’ont dit ne pas savoir chanter, d’autres qui ont essayé… Lors de l’audition avec Alma, au-delà de sa beauté absolue, j’ai trouvé une artiste incroyable. Elle réalise, fait de la musique…, je ne la connaissais pas du tout, je savais juste qu’elle était la petite-fille d’Alejandro Jodorowsky et que Jérémie m’avait soufflé son nom. J’ai été ébloui, à tel point que j’ai oublié la chanson. C’est mon chef opérateur, Léo Lefevre (qui faisait le casting avec moi, circonstance assez rare et heureuse), qui me la rappelle. Elle me dit avoir appris la chanson et commence. C’était incroyable, ma décision était quasiment prise, son interprétation m’a achevé!

Pourquoi cette ouverture avec cette chanson?

En réalité, si la chanson devait faire partie du film, nous nous étions mis d’accord sur le fait qu’il y ait plusieurs séquences où Alma la reprenait. Sauf qu’un jour, nous étions sur la plage pour une tout autre raison. Alma était là. Et, j’ai demandé si la robe rouge, très importante, était là. On l’a amenée et j’ai voulu tourner ce plan-séquence très serré. Jérémie, même si on ne le voit pas, s’est mis derrière elle dans l’axe regard. Par miracle, face au vent – nous avions tout capitonné -, en la tournant, j’ai été persuadé que ça ouvrirait le film.

Tout le reste du film, vous ne lâchez pas les basques de Louis Durieux.

Ce n’est pas innocent. Pour un cinéaste, la première et la dernière image d’un film, c’est ce qui est le plus fondamental. Pour l’écriture, ça me semblait très important de suivre Louis tout au long du film, de rentrer dans son intime, à lui. C’était le tour de force, le défi que je m’étais donné: ne rien ignorer de ce qu’il éprouve tout en ignorant ce qu’il a fait.

 

 

Qu’est-ce qu’il a changé Jérémie Renier! C’était intentionnel?

Oui, on le lui doit! La collaboration avec Jérémie est sans doute ce que j’ai vécu de plus élevé dans mon parcours de réalisateur. Loin, c’est vrai, derrière la rencontre avec mes producteurs, Michael Goldberg et Boris Van Gils. Jérémie est un acteur d’une générosité totale. Alors que nous étions chacun à notre place, alors que lui est de toutes les scènes, notre connexion était fondamentale. Aucun acteur n’a de scène sans Jérémie. J’ai vraiment eu l’impression agréable de faire le film à deux, même si c’est évident on le fait tous ensemble.

L’idée de Jérémie de maigrir énormément m’a plu tout de suite. J’estime que ce qui peut naturellement vieillir quelqu’un, c’est l’amaigrissement hors-norme, ça donne un coup de vieux. Nous avons insisté légèrement sur les golfes de ses cheveux, mais c’est son amaigrissement qui lui donne une apparence que nous n’avions pas encore vue.

Louis est un homme politique, dont la carrière risque de s’arrêter net sur ce drame. Est-ce pour autant un film politique?

Non, je ne crois pas. J’adore Costa-Gravas qui a fait de grands films politiques. Celui-ci ne l’est pas, c’est avant tout une histoire d’amour. C’est un des sujets les plus passionnants du monde qui peut aussi, évidemment, mener à des choses extrêmement dures, tristes, désespérantes et, parfois, violentes. C’est un film qui questionne la vérité, l’intime conviction et la Belgique.

C’est un film, je trouve, incroyablement belge, jusque dans les détails de l’intrigue. Ça ne pouvait se passer qu’ici: un homme politique célèbre qui n’est pourtant pas connu dans la moitié du pays, c’est rare. Encore plus s’il ne parle pas la langue de la majorité des gens de ce pays. Mais en Belgique ça existe! Vous souvenez-vous de ce journaliste surpris par un Yves Leterme qui pensait connaître la Brabançonne et qui avait sorti la Marseillaise! Ce n’est pas le record du monde, ça? Je l’ai raconté à des amis français qui ne m’ont jamais cru.

Le film a donc été tourné avant le Covid. On n’a rarement vu une aussi longue vie d’avant-premières pour un film.

Oui, c’est totalement dû aux circonstances. Le film aurait dû sortir, initialement, quand tout était fermé. Je ne remercierai jamais assez les distributeurs français et belges de ne pas avoir lâché le steak. Ils auraient vraiment pu mettre le film en ligne sur les plateformes. Mais non. Ça témoigne de leur exigence et du fait qu’ils croient beaucoup en le film. Ça m’a beaucoup plu et touché.

Et le producteur, qui est ce soir à vos côtés?

C’est le métier le moins bien compris du cinéma. On comprend ce qu’est un réalisateur, un scénariste. Le producteur, ce n’est pas celui qui a l’argent! C’est le premier interlocuteur à la fois artistique et au niveau de la réalisation, au sens premier: qui fait que le film va exister. Bien sûr que le producteur est en charge de trouver des partenaires et des financements. Mais, il est aussi à l’écoute des réalisateurs, avec nos doutes. Tout mon parcours est dû à mes deux producteurs.

J’imagine que retrouver une salle de cinéma, c’est un plaisir. Avec ou sans masque.

Ça change tout! J’adore le cinéma sous toutes ses formes. Je vois des films de tous les horizons. Je ne cache pas que je regarde des films sur mon propre grand écran à la maison. Mais rien ne vaut la scène, à tous points de vue. Quand je prononce le mot «cinéma», l’image que j’ai c’est une salle. Pas un film, pas à la télévision. Dans la salle, nous ne sommes pas interrompus, il n’y a pas le téléphone, le film se regarde en une fois. Il y va de la sacralisation de l’instant, du partage tous dans le noir.

Nous parlions de masques, il y en a aussi dans le film, d’un tout autre impact. Ceux de James Ensor.

Bien avant le confinement. James Ensor est un artiste que j’adore. Le fait de tourner à Ostende était miraculeux, pour lui aussi. Avec son vent, j’ai l’impression que c’était une ville créée pour que les couples y aillent et s’y disputent. J’avais assez peur d’une chose: le vent. Il me rend fou, je manque d’oxygène. Ma grosse angoisse était qu’il y ait plein de vent pour la première semaine de tournage. Heureusement, ça s’est bien passé.

Ostende est une de mes villes préférées, parmi les plus cinématographiques que je connaisse et la ville de James Ensor. Et ses masques se prêtaient bien au film.

BELGA

Et à la fin, Louis Durieux assiste au verdict avec un masque façon Pinocchio sur la tête. Était-ce voulu?

Je n’ai pas choisi cette histoire de long nez, associé au mensonge, mais ça ne m’a pas dérangé. Ce fut un des dilemmes avec ma monteuse, Mathilde: ce long nez se remarque parce qu’à un moment le personnage se met de profil. Fallait-il le garder ou pas? Nous avons hésité mais ce n’était pas fait exprès.

À un moment, vous commencez à bien connaître votre film. Je pressentais que certains spectateurs remarqueraient ce détail. Mais ça ne me dérange pas qu’il y ait ce doute-là, aussi.

Avec cet hôtel, ce labyrinthe dans lequel le personnage se noie. Sa chambre.

L’endroit où se sont réellement produits les événements réels se trouve bel et bien à Ostende mais pas à l’Hôtel Les Thermes dans lequel nous avons tourné. L’extérieur de l’hôtel, la réception, le couloir sont donc dans cet hôtel mais la chambre est… au Luxembourg, un décor. C’est toujours fascinant: quand Jérémie court dans le couloir et arrive dans sa chambre, au moment où il ouvre la porte, il est 300 km plus loin. En une coupe, ça marche, on le savait, mais c’est toujours étonnant!

Thermae Palace

Thermae Palace

Aussi, comment tourne-t-on au Parlement?

Nous n’en sommes pas revenus! C’était le lieu le plus facile à investir. Ils nous ont dit oui tout de suite. Une fois là-bas, nous avons fait ce que nous voulions. Nous avions demandé l’autorisation de tourner dans l’hémicycle, pourtant nous avons pu tourner cette scène où Louis, fasciné, est dans le couloir, face à des portraits de grands hommes d’état. Un décor incroyable. Il nous restait dix minutes, nous avons improvisé cette séquence à toute vitesse.

Belga

Michaël Goldberg (le producteur): Nous avons même bougé des bustes!

Nous nous sommes sentis vraiment chez nous.

Le son est très important dans ce film.

Autant que l’image.

Quand il y en a, de la musique notamment, l’image montre parfois le silence sur les visages des personnages. Mais le générique défile, sans chanson, juste le bruit de la mer pour prolonger la réflexion?

C’est le but. Terminer sur la mer me plaît énormément. C’est apaisant et, pourtant, ce n’est pas stable, c’est mouvant, on n’est jamais sûr de rien. Ça bouge tout le temps, ce qui est sans doute le point de vue le plus riche par rapport au personnage de Louis Durieux qu’on supporte dans tout le film.

Certains diront que les adaptations, de faits divers ou autre, sont faciles, ne reflètent pas la créativité. N’est-ce pas tout l’inverse?

Ça n’engage que ceux qui le disent. Je crois qu’il y a tout à écrire et que les gens confondent ce que sont le réel et faire un film. Un film sur Napoléon, on peut dire que c’est facile: l’empereur a existé. Sauf que Kubrick a écrit ce film pendant huit ans, sans jamais le tourner.

La suite, c’est donc Du sang sur les mains. Que peut-on en dire?

Que c’est un polar classique qui se déroule aujourd’hui, avec des flingues. Il n’est pas tiré d’un fait divers. C’est certainement le scénario que j’ai écrit qui m’excite le plus et le film que j’ai le plus envie de tourner.

Sortie dans les salles, le 26/01/2022

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles populaires